Qui sera le centième singe de l’intelligence collective ?

Ken Keyes Jr est l’auteur d’un livre qui s’intitule : “The Hundredth Monkey” (Le centième singe). Il s’agit d’une histoire vraie sur des singes japonais observés à l’état sauvage sur une période de 30 ans. Une jeune femelle prend un jour l’initiative de laver ses patates dans l’eau avant de les manger. Elle fut ensuite imitée par d’autres singes et au centième singe….un miracle se produisit.
Le phénomène du centième singe peut se résumer ainsi : quand un certain nombre de personnes prennent conscience de quelque chose, tout le monde en prend conscience.

L’auteur a dédicacé son livre d’une manière originale : “Ce livre est dedicacé aux dinosaures, qui en silence nous ont montré que les espèces qui ne s’adaptent pas aux changements de leur environnement ….disparaîssent”. Etant donné que personne n’a envie de faire partie du Club des dinosaures, nous pourrions anticiper le problème en créant le Club des Singes de l’intelligence collective avec en activité principale : corvée de patates… !

Je vous recommande la lecture de l’article “Le centième singe ou comment va se jouer l’avenir de l’Humanité.” publié le 14 janvier 2005, par Aigle Royal

Voir aussi :
Le site du livre “The Hundredth Monkey”

Mise à jour le 26 mai 2010 avec cette vidéo :

Forums de discussion, Blogs et Wikis : symbole de la génération participation ?

Il y a sur AgoraVox un excellent article de Serge Soudoplatoff : Forums sur Internet et participation collaborative“. Je profite de cet article pour revenir sur la différence entre les forums, blogs et wikis. Ces outils ont été conçus pour répondre à des besoins différents (informer, écrire à plusieurs, réfléchir ensemble) mais ils reposent sur une même philosophie, une même vision de l’avenir, une même culture : celle de la génération participation dont nous parle Thierry Maillet dans son livre (voir ci-dessous).

– Un blog est un outil d’expression individuelle. Une personne va publier des articles (billets) pour partager ses idées, ses opinions avec d’autres personnes qui vont devenir ses lecteurs. Lorsqu’on autorise plusieurs personnes à écrire dans son blog, il ne devient pas collaboratif ou collectif mais collégial. Dans ce cas, on partage un espace de publication à plusieurs comme on partagerait un appartement. Le responsable d’un blog peut autoriser ses lecteurs à faire des commentaires sur son contenu mais il peut aussi l’interdire ou supprimer les commentaires qui ne lui plaisent pas. Un blogueur garde donc le contrôle total du contenu publié sur son blog comme l’éditeur d’un journal ou l’auteur d’un livre.

– Un Wiki est un outil d’écriture collective qui permet à chacun de participer à la rédaction d’un texte collectif. Chaque utilisateur peut modifier un texte en partie ou en totalité. On suit l’historique des modifications. L’outil ne propose aucun système de régulation, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’utilisateurs ayant des droits supérieurs aux autres en terme de création et de modification. C’est donc un système non hiérarchique. De ce fait, ce système nécessite une discipline stricte (une netiquette) ou une équipe d’animateurs pour réguler le potentiel anarchique de l’outil.
C’est le cas de Wikipedia qui fonctionne efficacement grâce à des animateurs très nombreux qui forment une sorte de “clergé” gardien de l’orthodoxie, c’est-à-dire des règles qu’ils ont eux-même édictées. Par exemple, on ne peut pas publier la biographie d’un auteur s’il n’a pas écrit au moins 2 livres… mais certains auteurs ayant publié 3 livres sont quand même exclus pour diverses raisons discutées dans des forums utilisés par les animateurs pour se mettre d’accord sur ce qui reste ou disparaît de l’encyclopédie.
Certains wikis intègrent donc des forums de discussion pour discuter en cas de conflit entre les participants qui rédigent le texte collectif.

– Le forum de discussion est un outil de réflexion collective. C’est l’outil le plus performant pour créer de la collaboration, c’est-à-dire la possibilité d’une co-construction ou co-création. Le forum de discussion essaye de reproduire les mécanismes d’interaction et de communication à l’oeuvre dans une réunion face à face. Certains forums y arrivent plus ou moins en fonction de leur niveau de sophistication. Mais quelle que soit leur efficacité, les forums sont conçus pour permettre la controverse, la confrontation et la fertilisation des idées. C’est une machine à produire des idées plus que des contenus structurés comme le permettent les wikis ou blogs. Tout comme les wikis, il nécessite un ou plusieurs animateurs compétents pour l’animation de communautés virtuelles.

Quel que soit l’outil dont on parle, il est très important de toujours faire la différence entre l’outil et l’usage de l’outil.
Les blogs et wikis sont très efficaces pour informer (publier un contenu) et recueillir éventuellement un feed-back sur ce contenu. Utiliser un blog ou un wiki pour discuter, c’est possible tout comme il est possible de traverser le désert à pied plutôt qu’en avion. A titre de comparaison, de nombreuses discussions sont lancées chaque jour via l’e-mail, qui est un outil de communication, et si vous avez eu l’occasion d’y participer, vous verrez que tout va bien tant que tout le monde est d’accord et que la discussion ne dure pas trop longtemps !
Ce n’est pas parce qu’on discute par e-mail (usage) que l’e-mail est un outil de discussion, c’est-à-dire conçu pour structurer et rendre efficace une discussion, aider à produire une décision, faire émerger des consensus, laisser un temps de maturation en ayant la possibilité d’arrêter puis de reprendre la discussion…

Pour poursuivre la réflexion, je vous propose donc de lire cet article de Serge Soudoplatoff :

http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=16210

Thierry Maillet vient de publier “Génération Participation – de la Société de Consommation à la Société de Participation” aux Editions MM2 Editions. Je vous conseille de regarder son interview lors de la conférence Web 3. Je partage totalement son analyse :

http://portal.vpod.tv/vpodcluster21_generationp/69788/videoPlayer/fs/autoPlay/0

La couverture de son livre :

(cliquez sur l’image pour commander sur Amazon)

Quels sont les liens entre innovation et intelligence collective

Pourquoi l’intelligence collective favorise l’innovation ?

L’apport de l’intelligence collective à l’innovation est l’objet de controverses surtout parmi les spécialistes de l’innovation. Beaucoup moins pour les spécialistes de l’intelligence collective qui considèrent cet apport comme une évidence !

Il se dit par exemple que l’intelligence collective limiterait l’innovation. Mais si on suit cette logique, alors on pourrait dire qu’une organisation peut créer du désordre, qu’un changement d’organisation peut aboutir à une désorganisation ! Effectivement rien n’est impossible dans l’absolu…

Sur le portail Management 2.0, une discussion a été lancée sur le lien entre innovation et intelligence collective. Certaines contributions insistent sur le fait que l’intelligence collective aurait peu ou pas d’impact sur l’innovation du fait de la dimension individuelle du processus d’innovation. Voici quelques extraits de cette discussion : « L’innovation de rupture par exemple est souvent individuelle, et parfois accidentelle. Les innovateurs en général sont souvent en rupture avec le groupe. Ce sont parfois des électrons libres » ; d’un autre contributeur : « L’innovation est l’aboutissement ultime et recherché du processus de création. Or, la création, dans l’absolu, devrait veiller à être indépendante de l’intelligence collective qui est un facteur limitatif à l’imagination. Cela, parce que l’intelligence collective est pétrie des différents aspects qui constituent la culture de chacun : culture familiale, culture nationale, culture corporative, culture du genre, culture du nombre, etc. Par conséquent l’intelligence collective ne retiendra qu’une partie des innovations, celles qui lui sont culturellement acceptables, rejetant les autres. Mais la collectivité, dépositaire de l’intelligence collective trouvera cela très bien, car c’est avec son intelligence, ici collective, qu’elle juge. C’est peut-être au fin fond de l’impensable, de l’anti-culturel et de l’anti-conformisme que mijotent les plus grandes innovations. » Et une dernière contribution : « A quel point une intelligence collective ne débouche-t-elle pas sur une répétition de schémas anciens ou la vraie créativité disparait par manque de variété, de schémas de pensée différents ? ».

Je suis d’accord avec ces prises de position mais uniquement si on considère que l’intelligence collective et le collectif (la société) sont des concepts identiques. Cependant, l’intelligence collective est une action du collectif (réfléchir par exemple) et non le collectif lui-même. Il s’agit de 2 notions différentes. Par ailleurs, faire appel à l’intelligence collective, ce n’est pas organiser un référendum, un prise de décision collective sur les idées, les innovations qu’on accepte et celle qu’on rejette. Ce n’est pas non plus faire la synthèse des idées du collectif pour aller ensuite dans le sens des consensus. On ne risque effectivement pas d’innover en procédant ainsi ! Je déduis de ces contributions que le concept d’intelligence collective est difficile à dissocier du collectif.

Il est vrai que l’innovation est souvent le fait d’une seule personne, d’un génie solitaire. Mais comment le génie fait-il pour innover ? Reste-t-il enfermé toute la journée à chercher des idées ? A mon avis, il lit, discute, échange des idées, réfléchit sur ce qu’il voit et entend. Quelque part, on pourrait définir un innovateur comme un manager de l’intelligence collective de son réseau formel et informel ainsi que de l’humanité en général, c’est-à-dire toutes les personnes avec qui il interagit. De ce point de vue, Internet et sa blogosphère vont avoir un effet levier considérable. Ce réseau d’intelligences et de connaissances est une source d’inspiration et de réflexion qui va accélérer le processus de création puis d’innovation.

L’innovateur, qui travaille dans une organisation féodale dans laquelle les processus de coopérations intellectuelles sont découragés, n’est pas dans un lieu qui favorisera son inspiration, la fertilisation croisée et finalement …sa capacité à faire ce pour quoi il est payé. Le management de l’intelligence collective est un nouvel art de travailler fondé sur la co-création qui permet de valoriser l’intelligence et les connaissances de tous. Son objectif est à la fois de valoriser les potentiels, les individus et de répondre aux problématiques opérationnelles (résoudre des problèmes, créer des procédures, prendre des décisions,…). Il ne s’agit donc pas d’un mode de management spécialement conçu pour l’innovation. Mais on peut intuitivement faire le pari qu’une entreprise qui mobilise l’intelligence collective interne et externe sera plus innovante que celle qui ne le fait pas.
L’intelligence collective ne crée donc pas directement de l’innovation, ou de la créativité. C’est un mode de fonctionnement qui la stimule et l’accélère.
Une organisation intelligente a donc tout intérêt à valoriser au quotidien le potentiel intellectuel de ses ressources humaines pour maximiser ses chances d’être innovante.

Comment l’innovation peut s’enrichir des concepts de l’intelligence collective ?

L’innovation peut également être plus efficace quand on crée des processus d’innovation structurés sur une logique d’intelligence collective. Je pense en particulier au crowdsourcing, à l’innovation ascendante, ….
Cette évolution dans le domaine de l’innovation a fait l’objet d’un sondage sur le portail management 2.0 proposé par Eric Seulliet (E-mergences) : “Après avoir traité leurs clients en consommateurs passifs, les entreprises ont progressivement pris conscience à partir des années 90 que les consommateurs sont des personnes auxquelles il fallait fournir une offre la plus personnalisée possible (ère du marketing “one to one” et de la “customisation”). Mais désormais, une étape supplémentaire est en train d’être franchie : les consommateurs ont des compétences reconnues qui les rendent aptes à participer efficacement au processus de co-développement de produits/services nouveaux.
Il s’agit donc d’une approche très novatrice de l’innovation consistant pour une entreprise à mettre à contribution des communautés de consommateurs (il s’agit le plus souvent de web-communautés) pour concevoir de nouveaux produits ou services. On dénomme ce phénomène “innovation ascendante”, ou également “innovation open source” par analogie avec le monde des logiciels libres, ou encore de “Do it Yourself innovation” pour signifier qu’elle relève de pratiques individuelles faites d’expérimentations et de bricolage intelligent.
Cette approche de co-création correspond à une vraie tendance et devrait constituer à l’avenir une source primordiale d’innovation
“.

Les feed-back fait sur cette contribution montre bien sûr que l’innovation ascendante ne répond pas à tous les besoins, ne s’adapte pas à toutes les contraintes. Mais ce n’est pas le problème principal. L”innovation ascendante s’inscrit dans une logique d’intelligence collective. Ce mode d’innovation suscitera donc des résistances culturelles identiques à celles que l’on retrouve quand on propose à un manager de mobiliser l’intelligence collective de ses collaborateurs ou à un expert de confronter son expertise avec des “non experts”. Le monopole de l’intelligence appartient à ceux qui dirigent, aux intellectuels, aux experts. Dans une culture hiérarchique, verticale, féodale parler d’innovation ascendante est une provocation car cela suppose que la masse pourrait faire mieux ou aussi bien que l’élite. Mettre en œuvre l’innovation ascendante suppose d’abord un travail sur les représentations mentales au sein de l’entreprise qui se lance dans cette démarche. Elle suppose aussi l’utilisation de technologies web adaptées pour obtenir des interactions efficaces entre les participants à cette démarche et entre les participants et l’entreprise.

De même que la formation s’est enrichie du e-Learning sans pour autant qu’on abandonne la formation en face à face, je ne pense pas que l’innovation ascendante va se substituer aux techniques et pratiques actuelles d’innovation mais les enrichir. Nous ne sommes pas dans une logique de fromage ou dessert mais fromage ET dessert.

Qu’en pensez-vous ?

Mes remerciements pour leur apport dans la rédaction de ce billet à : Anne-Marie Sargueil, Matthieu Perrier, Béatrice Gisclard, Emmanuel Toussaint, Jérôme Bondu, Catherine Esteyries, Caroline Wirta, Anthony Truchot, Prismo Mercabilis, Alain Onestone, Muriel Wolfers, François Lorek, Xavier Blanchot, Patricia Ravet, Fabien Lepoivre, Orion, Alain Sevanche, Vincent Iacolare, Thierry Girolet. Leurs contributions ont largement contribué à la formation et à la déformation de mes réflexions sur le sujet.

La langue de l’intelligence collective

Le laboratoire de recherche en intelligence collective de l’université d’Ottawa dirigé par Pierre Lévy travaille à la création d’un metalangage qui permettrait aux ordinateurs de comprendre les données qu’ils stockent et font circuler. Il s’agit de l’IEML pour “Information Economy Meta Language”, voir http://www.ieml.org .
L’IEML s’adresse essentiellement à deux catégories de personnes : les architectes de l’information et les chercheurs en sciences humaines intéressés par les langages formels. La majorité des utilisateurs humains d’IEML n’auront pas besoin d’apprendre le métalangage.

Voici un article de presse (Libération) pour poser le cadre :
http://www.ieml.org/IMG/pdf/IEML-LIBE.pdf

Je retiens de cette interview : “L’internet est comme le cerveau de l’intelligence collective, avec une multitude de connexions entre les êtres.”

A voir également cette interview sur NextModernity dans laquelle Pierre Lévy nous livre sa vision du Web 2.0 :

Denis Failly – “Pierre Levy, compte tenu de vos recherches, pratiques, et nombreux écrits autour des usages des Tic et de leur implication en terme culturels, sociaux, cognitifs, d’intelligence collective, quel est votre regard sur le “paradigme” Web 2.0.”

Pierre Levy – “Je suppose que vous entendez par « web 2 » la liste suivante :

le développement de la blogosphère et des possibilités d’expression publique sur le web,
– l’usage croissant des wikis,
– le succès mérité de wikipedia,
– la multiplication des processus de partage d’information et de mémoire (delicious, flicker, etc.),
– la tendance générale à considérer le web comme une sorte de système d’exploitation pour des applications collaboratives et autres,
– la montée des logiciels sociaux et des services tendant à accroître le capital social de leurs usagers,
– la montée continue des systèmes d’exploitation et des logiciels à sources ouvertes,
– le développement du P2P sous toutes ses formes (techniques, sociales, conceptuelles)…

La liste n’est pas close.

Tout cela manifeste une exploration sociale des diverses formes d’intelligence collective rendues possibles par le web et représente donc une évolution très positive. Mais, en fin de compte, il s’agit d’une exploitation par et pour le plus grand nombre de potentialités qui étaient techniquement et philosophiquement déjà présentes dès l’apparition du web en 93-94. Je vois là une maturation culturelle et sociale du web (qui a été conçu dès l’origine par Tim Berners Lee pour favoriser les processus collaboratifs) plutôt qu’un saut épistémologique majeur.”

Source : http://nextmodernitylibrary.blogspirit.com/archive/2006/07/13/ieml.html