De l’écriture collective à l’écriture collaborative, une grande aventure !

Olivier Amprimo est consultant chez Headshift. Il a participé au projet d’écriture collaborative du livre “We Are Smarter Than Me”. Je lui ai posé quelques questions puisqu’il a vécu le projet de l’intérieur.

Mais avant tout, il me semble utile de resituer le contexte de cette interview en reprenant des extraits de mon dernier billet au sujet de ce livre :

« Sur le site du livre : http://www.wearesmarter.org, les porteurs du projet ont mis à disposition différents outils de travail collaboratif (forums de discussion, blogs, wikis, …) pour permettre à une communauté de rédacteurs de participer à l’écriture du livre. […]

Les auteurs s’attendaient à ce que le plus gros des contributions viennent du “wiki book”, mais en fait, ce sont les forums de discussion, podcasts, billets de blogs et commentaires oraux (face à face) qui ont été les sources principales du contenu du livre. […]

L’utilisation d’un wiki a posé beaucoup de problèmes en particulier sur la façon de construire, alimenter et éditer le contenu. Je ne suis pas étonné car un wiki est avant tout un outil d’écriture collective et non un outil d’écriture collaborative. Ce n’est pas parce qu’un outil rassemble un collectif autour d’un contenu qu’il va mécaniquement créer et organiser les coopérations intellectuelles.
Ce point explique pourquoi le plus gros du contenu du livre a finalement émergé des forums de discussion et de la blogosphère. Les forums de discussion sont par essence plus efficaces pour créer de l’intelligence collective que les wikis. Cependant, un outil, quel qu’il soit, n’est pas performant s’il n’y a pas des personnes qui animent la communauté des participants. Le succès de wikipédia est plus lié à la communauté des contributeurs et animateurs qu’à l’outil lui-même. Une approche trop technicienne dans ce type de projet conduit souvent (toujours ?) à l’échec.”

Voici maintenant le retour d’expérience d’Olivier Amprimo :

Quel est le contexte de ta participation ? Pourquoi participer à ce projet ?

Je m’intéresse à l’impact que possède la connaissance sur les processus de production et d’organisation depuis 1997. J’ai suivi l’émergence des outils et usages participatifs sur le Web à partir de 2004 car je devinais l’impact que cela pourrait avoir sur le monde professionnel. A l’époque, le Web 2.0 n’était pas le “phénomène” médiatique que l’on connaît aujourd’hui. Il était beaucoup plus simple de suivre ce qui se passait car il y avait moins de contenus et moins d’initiatives. Je suivais l’actualité de la cote Ouest pour les applications et la cote Est pour les idées. Traditionnellement et de manière un peu caricaturale, c’est un peu la répartition des taches entre San Francisco et Boston 🙂 L’initiative était visible et les thématiques abordées et abordables dans ce projet se rapprochaient de mes centres d’intérêt. J’ai tenté l’expérience pour mettre les mains dans le cambouis et en apprendre plus ainsi.

Que peux-tu dire de l’animation par les porteurs du projet ? Y avait-il une animation ? Performant ? Inexistant ?

Barry Libert, qui est à l’origine du projet, est une personne vraiment remarquable. Il possède des idées innovantes et les pousse. Une partie des équipes de Shared Insight, son entreprise, a été positionnée sur la gestion de ce projet. La plateforme utilisée a aussi été fournie par Shared Insight. Ce qui semble avoir manqué, c’est l’engagement concret des autres partenaires. Le MIT et Wharton ont posé leur logo, mais n’ont pas fait grand chose. La vieille condescendance platonicienne était en action : Andrew Keen l’écrit, les autres l’applique ! Cela n’a pas aidé à favoriser l’émergence d’un contenu de qualité. Face à cette situation, la réponse s’est faite en réintroduisant du management de deux manières :

– La nomination de modérateurs de chapitres et d’un nègre. Elle s’est faite sur une base volontaire mais en se focalisant sur les membres les plus actifs. Les modérateurs ont canalisé les énergies en coordonnant les contributions et en donnant du sens au contenu. Le nègre a fait autorité in fine.

– Des points hebdomadaires étaient réalisés par webconférence à l’initiative de Shared Insight pour annoncer les avancées, recueillir les remarques et coordonner les initiatives.

Quels sont les outils que tu as utilisés ? Ton avis sur leur utilité, leur performance ?

La plateforme était celle conçue et commercialisée par Shared Insight et le système de webconference était du Webex. C’est une plateforme à base de wiki qui permet l’écriture collaborative dans un espace privatif. Il y a des systèmes d’historiques et de notifications pour suivre l’évolution des contenus. Ce qui manquait, c’était des profils riches pour savoir avec qui on collaborait : l’influence des forums était encore forte. Je pense que Shared Insight en a profité pour améliorer sa plateforme car ils ont sorti une nouvelle version assez rapidement ensuite.

Globalement, peux-tu nous donner les points forts et les points faibles sur la conduite de ce projet ?

Les points forts étaient une équipe et un outil dédiés. Les points faibles étaient le manque d’engagement de certains partenaires. On est dans la situation connue en entreprise. Si le senior management ne s’implique pas, les projets patinent et meurent. Côté technique, il est certain que des fonctionnalités aujourd’hui élémentaires sur les plateformes manquaient : profil riche et évolutif, réseau social, mots-clés et nuages de mots-clés principalement.

La principale erreur est, il me semble, une confusion entre contenu généré par les utilisateurs et intelligence collective. Wikipedia était dans toutes les têtes, mais c’est un très mauvais exemple pour ce type d’écriture collaborative. Je m’explique. Wikipedia est une collection d’articles (des monades), pas un ouvrage (tour de Babel). La régulation est différente : il s’auto-organise parce que la cohérence se joue au niveau d’un article (un paragraphe), pas un chapitre ou un livre. Une encyclopédie accepte l’hétérogénéité, un livre a besoin d’unité.

La conséquence est celle mentionnée plus haut : on est retourné à des procédures classiques – hiérarchiques – de gouvernance des collectifs.

A titre personnel, ce fut une belle expérience dans le sens où elle m’a aidé à comprendre ce que serait le Web 2.0 dans le monde professionnel. Elle m’a aidé à toucher du doigt les adaptations nécessaires du Web 2.0 pour faire advenir l’entreprise 2.0.

Pour sortir de la Conférence “Le Web 3.0”, il semble que les stars du Web n’aient pas encore bien saisi ces faits. Le travail qui consiste à étudier ce qui se fait sur le Web et à en faire la traduction pour le monde professionnel n’est pas près de s’arrêter et sera fait par une autre population que celle qui “fait” le Web.

Serais-tu prêt à rembarquer dans un projet comme celui-là ? Si oui, à quelles conditions ?

Pourquoi pas, mais mon enjeu personnel n’est pas / plus là. Le Web bouge autour de nouvelles problématiques. Celle du flux (Stowe Boyd) en particulier. Le problème n’est plus de stocker des données ; depuis quarante ans que l’on s’intéresse à la question, on sait faire. Le problème est celui des accès. Comment accéder de manière pertinente et rapide à l’information ? C’est un problème qui chamboule le métier de DSI mais aussi touche la productivité personnelle et la compétitivité d’entreprise. Des solutions et outils existent aujourd’hui sur le Web, mais il est sûr qu’ils ne rentreront pas en l’état dans l’entreprise.

Par ailleurs, au-delà de l’adaptation des outils et des logiques sociales que charrient les outils sociaux, il y a un travail massif de vulgarisation et de création de dispositifs en relation avec les processus d’entreprise. Les employés sont très peu informés (y compris ceux de ladite génération Y), les technologies sont génériques et ont besoin de contextualisation. La traduction du Web à l’entreprise est dans ce contexte difficile. C’est là où mon attention se porte aujourd’hui.

Merci Olivier pour tes réponses et bravo pour ta participation à l’écriture de ce livre. J’en retiens principalement que le passage de l’écriture collective à l’écriture collaborative n’est pas simple. De même qu’une réunion est toujours collective, elle n’est pas forcément toujours collaborative. La collaboration induit l’idée d’une co-construction intellectuelle à travers le partage de connaissances et d’idées. Mettre 10 personnes dans une salle de réunion permet de créer un collectif mais ce n’est pas suffisant pour créer les conditions  du collaboratif, c’est-à-dire d’une co-construction. Malheureusement, le mot “collaboratif” est utilisé pour décrire des processus d’information et de communication (simple échange d’information). Cette confusion n’aidera pas au développement du management de l’intelligence collective.

N’hésitez pas à me contacter si vous souhaitez vous aussi témoigner sur vos expériences collaboratives !