Quels sont les liens entre innovation et intelligence collective

Pourquoi l’intelligence collective favorise l’innovation ?

L’apport de l’intelligence collective à l’innovation est l’objet de controverses surtout parmi les spécialistes de l’innovation. Beaucoup moins pour les spécialistes de l’intelligence collective qui considèrent cet apport comme une évidence !

Il se dit par exemple que l’intelligence collective limiterait l’innovation. Mais si on suit cette logique, alors on pourrait dire qu’une organisation peut créer du désordre, qu’un changement d’organisation peut aboutir à une désorganisation ! Effectivement rien n’est impossible dans l’absolu…

Sur le portail Management 2.0, une discussion a été lancée sur le lien entre innovation et intelligence collective. Certaines contributions insistent sur le fait que l’intelligence collective aurait peu ou pas d’impact sur l’innovation du fait de la dimension individuelle du processus d’innovation. Voici quelques extraits de cette discussion : « L’innovation de rupture par exemple est souvent individuelle, et parfois accidentelle. Les innovateurs en général sont souvent en rupture avec le groupe. Ce sont parfois des électrons libres » ; d’un autre contributeur : « L’innovation est l’aboutissement ultime et recherché du processus de création. Or, la création, dans l’absolu, devrait veiller à être indépendante de l’intelligence collective qui est un facteur limitatif à l’imagination. Cela, parce que l’intelligence collective est pétrie des différents aspects qui constituent la culture de chacun : culture familiale, culture nationale, culture corporative, culture du genre, culture du nombre, etc. Par conséquent l’intelligence collective ne retiendra qu’une partie des innovations, celles qui lui sont culturellement acceptables, rejetant les autres. Mais la collectivité, dépositaire de l’intelligence collective trouvera cela très bien, car c’est avec son intelligence, ici collective, qu’elle juge. C’est peut-être au fin fond de l’impensable, de l’anti-culturel et de l’anti-conformisme que mijotent les plus grandes innovations. » Et une dernière contribution : « A quel point une intelligence collective ne débouche-t-elle pas sur une répétition de schémas anciens ou la vraie créativité disparait par manque de variété, de schémas de pensée différents ? ».

Je suis d’accord avec ces prises de position mais uniquement si on considère que l’intelligence collective et le collectif (la société) sont des concepts identiques. Cependant, l’intelligence collective est une action du collectif (réfléchir par exemple) et non le collectif lui-même. Il s’agit de 2 notions différentes. Par ailleurs, faire appel à l’intelligence collective, ce n’est pas organiser un référendum, un prise de décision collective sur les idées, les innovations qu’on accepte et celle qu’on rejette. Ce n’est pas non plus faire la synthèse des idées du collectif pour aller ensuite dans le sens des consensus. On ne risque effectivement pas d’innover en procédant ainsi ! Je déduis de ces contributions que le concept d’intelligence collective est difficile à dissocier du collectif.

Il est vrai que l’innovation est souvent le fait d’une seule personne, d’un génie solitaire. Mais comment le génie fait-il pour innover ? Reste-t-il enfermé toute la journée à chercher des idées ? A mon avis, il lit, discute, échange des idées, réfléchit sur ce qu’il voit et entend. Quelque part, on pourrait définir un innovateur comme un manager de l’intelligence collective de son réseau formel et informel ainsi que de l’humanité en général, c’est-à-dire toutes les personnes avec qui il interagit. De ce point de vue, Internet et sa blogosphère vont avoir un effet levier considérable. Ce réseau d’intelligences et de connaissances est une source d’inspiration et de réflexion qui va accélérer le processus de création puis d’innovation.

L’innovateur, qui travaille dans une organisation féodale dans laquelle les processus de coopérations intellectuelles sont découragés, n’est pas dans un lieu qui favorisera son inspiration, la fertilisation croisée et finalement …sa capacité à faire ce pour quoi il est payé. Le management de l’intelligence collective est un nouvel art de travailler fondé sur la co-création qui permet de valoriser l’intelligence et les connaissances de tous. Son objectif est à la fois de valoriser les potentiels, les individus et de répondre aux problématiques opérationnelles (résoudre des problèmes, créer des procédures, prendre des décisions,…). Il ne s’agit donc pas d’un mode de management spécialement conçu pour l’innovation. Mais on peut intuitivement faire le pari qu’une entreprise qui mobilise l’intelligence collective interne et externe sera plus innovante que celle qui ne le fait pas.
L’intelligence collective ne crée donc pas directement de l’innovation, ou de la créativité. C’est un mode de fonctionnement qui la stimule et l’accélère.
Une organisation intelligente a donc tout intérêt à valoriser au quotidien le potentiel intellectuel de ses ressources humaines pour maximiser ses chances d’être innovante.

Comment l’innovation peut s’enrichir des concepts de l’intelligence collective ?

L’innovation peut également être plus efficace quand on crée des processus d’innovation structurés sur une logique d’intelligence collective. Je pense en particulier au crowdsourcing, à l’innovation ascendante, ….
Cette évolution dans le domaine de l’innovation a fait l’objet d’un sondage sur le portail management 2.0 proposé par Eric Seulliet (E-mergences) : “Après avoir traité leurs clients en consommateurs passifs, les entreprises ont progressivement pris conscience à partir des années 90 que les consommateurs sont des personnes auxquelles il fallait fournir une offre la plus personnalisée possible (ère du marketing “one to one” et de la “customisation”). Mais désormais, une étape supplémentaire est en train d’être franchie : les consommateurs ont des compétences reconnues qui les rendent aptes à participer efficacement au processus de co-développement de produits/services nouveaux.
Il s’agit donc d’une approche très novatrice de l’innovation consistant pour une entreprise à mettre à contribution des communautés de consommateurs (il s’agit le plus souvent de web-communautés) pour concevoir de nouveaux produits ou services. On dénomme ce phénomène “innovation ascendante”, ou également “innovation open source” par analogie avec le monde des logiciels libres, ou encore de “Do it Yourself innovation” pour signifier qu’elle relève de pratiques individuelles faites d’expérimentations et de bricolage intelligent.
Cette approche de co-création correspond à une vraie tendance et devrait constituer à l’avenir une source primordiale d’innovation
“.

Les feed-back fait sur cette contribution montre bien sûr que l’innovation ascendante ne répond pas à tous les besoins, ne s’adapte pas à toutes les contraintes. Mais ce n’est pas le problème principal. L”innovation ascendante s’inscrit dans une logique d’intelligence collective. Ce mode d’innovation suscitera donc des résistances culturelles identiques à celles que l’on retrouve quand on propose à un manager de mobiliser l’intelligence collective de ses collaborateurs ou à un expert de confronter son expertise avec des “non experts”. Le monopole de l’intelligence appartient à ceux qui dirigent, aux intellectuels, aux experts. Dans une culture hiérarchique, verticale, féodale parler d’innovation ascendante est une provocation car cela suppose que la masse pourrait faire mieux ou aussi bien que l’élite. Mettre en œuvre l’innovation ascendante suppose d’abord un travail sur les représentations mentales au sein de l’entreprise qui se lance dans cette démarche. Elle suppose aussi l’utilisation de technologies web adaptées pour obtenir des interactions efficaces entre les participants à cette démarche et entre les participants et l’entreprise.

De même que la formation s’est enrichie du e-Learning sans pour autant qu’on abandonne la formation en face à face, je ne pense pas que l’innovation ascendante va se substituer aux techniques et pratiques actuelles d’innovation mais les enrichir. Nous ne sommes pas dans une logique de fromage ou dessert mais fromage ET dessert.

Qu’en pensez-vous ?

Mes remerciements pour leur apport dans la rédaction de ce billet à : Anne-Marie Sargueil, Matthieu Perrier, Béatrice Gisclard, Emmanuel Toussaint, Jérôme Bondu, Catherine Esteyries, Caroline Wirta, Anthony Truchot, Prismo Mercabilis, Alain Onestone, Muriel Wolfers, François Lorek, Xavier Blanchot, Patricia Ravet, Fabien Lepoivre, Orion, Alain Sevanche, Vincent Iacolare, Thierry Girolet. Leurs contributions ont largement contribué à la formation et à la déformation de mes réflexions sur le sujet.

La guerre des talents a commencé

Dans la conclusion de mon livre, j’ai évoqué l’émergence d’une nouvelle culture fondée sur la coopération, l’intelligence collective, la transversalité, … qui rassemble beaucoup de Créatifs Culturels : “Cette culture émergente est liée à l’ère Création – Communication qui fonde une société de l’information, du savoir. Cette culture transcende les âges et favorise les coopérations intellectuelles. Demain, les entreprises, qui n’auront pas su s’adapter à cette culture, auront le plus grand mal à recruter et à fidéliser. La guerre des talents se jouera en partie sur la convergence entre les valeurs attendues par la majorité des personnes et les valeurs proposées par les entreprises. Intégrer ou quitter une entreprise se fera demain plus qu’aujourd’hui sur un fondement culturel. ”

Je trouve une première démonstration de cette prédiction dans un billet de Techcrunch au sujet de la guerre (des talents ?) entre Google vs Microsoft et Yahoo :

“La récente acquisition de YouTube par Google est l’un des épisodes parmi d’autres qui amènent beaucoup de gens à se demander si Microsoft et Yahoo peuvent encore tenir tête à Google. Google bénéficie pour le moment d’une bonne image – les sociétés préfèrent être acquises par eux (News Corp avait envoyé une lettre à Youtube qui n’a jamais trouvé de réponse) et les gens préfèrent travailler pour eux (Google a récemment débauché de CTO de Yahoo Inde)”

Un nouveau livre vient de sortir aux éditions MM2 : “Révolution du management : Modèle Google” de Bernard Girard

Voici la présentation de l’éditeur qui explique indirectement pourquoi beaucoup de gens préfèrent Google : “Depuis 1998, Google innove avec succès au niveau technologique, ce qui est bien connu, mais également dans ses pratiques de management, ce qui l’est beaucoup moins. Ce livre dévoile, en première mondiale, ces nouvelles méthodes de management du 21ème siècle qui révolutionnent aussi bien le marketing que les ressources humaines, l’organisation comme la technologie.”

Est-ce que Google est l’entreprise intelligente qui valorise le potentiel et l’intelligence de tous ? Google est-elle une entreprise innovante aussi bien socialement que technologiquement ?